Voyage autour du monde sur la frégate "la Vénus"du 29 décembre 1836 au 24 juin 1839
raconté par Charles Nicolas Lepeley de Barfleur
Sommaire
Avant-propos et avertissements
Le présent récit est la transcription d'un texte manuscrit trouvé dans les archives familiale de mon grand-père Charles Victor Lepeley (1922 - 2014) qui est l'arrière-petit-fils du narrateur. La transcription se veut aussi fidèle que possible de la version manuscrite, en particulier : la ponctuation, la typographie (notamment la mise en exergue des toponymes étapes du parcours) et l'orthographe originale des noms et toponymes ont été conservées. Ma principale liberté a été d'ajouter, pour agrémenter la lecture, les lithographies issues du récit publié de ce voyage qui ne font évidemment pas partie du manuscrit initial. Enfin, l'ensemble des notes en marge (hors légende des lithographies) est de mon fait.
Force est de constater que ce récit est le reflet de la pensée raciale et coloniale du XIXe siècle, il comporte donc des propos simplistes et choquants comme le dénote le terme de sauvage utilisé.
Récit de Charles Nicolas Lepeley de Barfleur
Voyage de circumnavigation fait par la frégate La Vénus commandée par Monsieur de PetitoisIl s’agit en réalité de Abel Du Petit-Thouars (cf wikipédia) capitaine de vaisseau, il publie un récit de ce même voyage en 1840 en plusieurs tomes sous le nom de Voyage autour du monde sur la frégate la Vénus pendant les années 1836-1839, capitaine de vaisseau commandant la frégate.
Nous partons de Brest le 29 décembre 1836 à 8 heures du matin. Nous nous dirigeons vers l'île Sainte-Croix de Téneriffe, île de Portugal ; nous y mouillons le 2 janvier vers 8 heures ½ du soir. Le lendemain, nous faisons voile de nouveau pour Rio de Janeiro. Le 11 du même mois, vers 4h du matin, notre maître charpentier est tombé à la mer par la bonnetteVoile installée à côté et en dehors des voiles principales afin d’augmenter la surface de voilure, employée uniquement par temps calme. basse qui l’a enlevé comme on la hissait. On a amené et cargué partout, et on a mis trois embarcations à la mer. Les recherches ont été inutiles. Vers midi, les embarcations … sont venus à bord de la frégate. Nous repartons et faisons voile de nouveau et nous arrivons à Rio, ville capitale du Brésil, sans avoir éprouvé aucune autre avarie, le 4 février 1837.
Nous repartons de Rio le 16 du même mois pour doubler le cap Horn et nous rendre à Valparaiso, ville du Chili ; nous y arrivons le 26 avril même année. Le 27 on s'occupe à faire des vivres pour continuer notre voyage pendant que les gabiers sont occupés à peindre et à approprier la frégate pour nous disposer à fêter la fête de Louis-PhilippeLouis-Philippe Ier, roi de France pendant la monarchie de Juillet.. Le 1er mai à 8 heures du matin, nous faisons des signaux aux trois autres navires de notre nation qui était sur cette rade. Nous hissons les pavois et nous saluons chacun de 21 coups de canon. À midi salve générale à bord des quatre navires. La frégate américaine et celle Chilienne se joignent à nous et nous saluent de 21 coups de canon. Nous leur rendons leur salut de manière à ce que la rade a resté pendant plus de deux heures sans que les rayons du soleil aient pu percer la fumée. Je crois que nous avons mieux fêter notre roi au Chili qu’en France même. Nous quittons le pays le 13 mai 1837 et nous nous dirigeons vers Lima, ville capitale du Pérou. Nous y arrivons le 25 du même mois. Le 30, le président du Pérou est venu à bord avec tous ses officiers. Nous faisons route de nouveau le 2 juin pour les Îles SandwichIl s’agit des îles d’Hawaï, appelées en l'honneur du comte Sandwich « îles Sandwich » lors de leur découverte par James Cook en 1778 et jusqu'à la fondation du royaume d'Hawaï en 1810., nous y arrivons le 10 juillet après 38 jours de traversée ; nous tirons trop d’eau pour pouvoir entrer dans le port. Nous avons mouillé au large. Le même jour nous avons mis nos embarcations à la mer et nous avons dressé des tentes à terre pour les ingénieurs et leur suite. Le lendemain matin grands préparatifs de guerre pour une insulte faite au pavillon français. Nous avons armé les embarcations pour pouvoir débarquer l’équipage à terre avec ses bagages. Les jours suivants, continuation. Mais le roi ne se trouvant pas dans le pays, nous sommes obligés d’espérer son retour à NolourourouIl s’agit d'Honolulu dont la prononciation locale s'aproche tout à fait de la transcription qui en est faite..
Le 18 même mois, nous armons une goélette française, qui se trouvait arrêtée dans l’île par des sauvages depuis 8 mois, pour aller prévenir le roi de se trouver dans l’île Nolourourou pour traiter avec le commandant et l'état major de notre bord. Le commandant en second et tous les canotiers du commandant étaient déjà à bord de la goélette quand la vigie a aperçu un navire portant flamme au grand mât. Dix minutes après, la vigie crie : navire portant flamme comme le premier. Un intervalle après, un trois-mâts portant pavillon carré au grand mât. Quand il a aperçu la frégate, il a tiré deux coups de canon ; le commandant envoie son canot en parlementaire à bord du navire du roi pour lui dire de venir à bord, mais il a demandé que l’état-major de notre bord aille à terre pour traiter d’arrangement. Le lendemain matin, le commandant et tout l’état-major ont été à terre, et ils sont convenus de reconnaître leur tort et ont payé de tous les côtés qu’on leur a demandé pour ce qui doit ailleursLe mot ailleurs est visiblement écrit par dessus un autre mot illisible, le point d'interrogation présent dans le manuscrit suggère déjà une recopie. du pays. (?).
Le peuple est extrêmement sauvage et ils vivent comme des bêtes.Réitérons ici que le texte est transcrit tel qu'écrit et est le reflet des préjugés racistes de son époque. Ils mangent avec leurs porcs et avec tous leurs animaux, ils sont entièrement nus, sans aucun vêtement, ils ne mangent que des fruits, ils sont tout-à-fait barbares.
Nous quittons ces beaux climats pour nous diriger vers la Sibérie d'Asie le 24 juillet 1837. Nous parcourons cette grande étendue de mer sans voir aucun navire, ni même d'animaux que des baleinesOn peut rappeler ici que l'un des objectifs de la mission de la Vénus est de soutenir l'activité économique de chasse à la baleine. en grande quantité. Nous arrivons sur les côtes le 22 août même année. Nous prenons connaissance de la terre le 22 à 8 heures du soir, mais les verglas et les brumes sont venus en si grande quantité que nous avons été jusqu'au 31 sans voir le soleil. Le 31 au matin nous avons pris connaissance de la terre à nouveau, et nous sommes venus mouiller à l'entrée de la baie, le soir à 9 heures.
Le lendemain nous nous enfonçons dans la baie, l'arrière de la frégate la première. Nous mouillons à l'entrée du port saint Pierre saint PaulIl s'agit de la ville de Petropavlovsk-Kamtchatski, littéralement « Pierre-et-Paul du Kamtchatka »..
Le lendemain matin à 6 heures, il est arrivé trois pirogues portant chacune 300 sauvages. Pour faire présent à l'équipage, nous mettons nos embarcations à la mer. Nous nous empressons de faire de l'eau et du bois parce qu'il n'y avait pas autre chose dans le pays ; nous y avons pris deux ours.
Chaque individu a au moins 50 chiens pour se préserver des animaux sauvages. Les neiges nous obligent à quitter ces heureux habitants. Nous quittons Kamtchatka le 16 septembre pour nous diriger vers la Californie.
Nous y arrivons le 18 octobre vers 4 heures du soir, ayant plus de 120 hommes sur les cadresLits des malades. par le scorbut et le mal de terre. Tout ce que nous avons trouvé pour faire des vivres n'a été que des bœufs. Nous avons été obligés de faire notre biscuit nous-mêmes avec de la farine de mayéMaïs. et d'avoine. Nous avons frété un navire pour aller nous chercher de l'eau ; note que la bouteille de tafia, contenant trois verres, ne coûta que 1f50c. Nous quittons MontèresMonterey, Californie. le 14 novembre 1837 pour nous diriger vers le sud.
Le 25 au matin, nous prenons connaissance de l'entrée d'une baieBaie de Magdalena, Basse-Californie du Sud.. Le commandant envoie son canot la reconnaître. Le canot a resté 24 heures à sonder la baie. Le lendemain de retour à bord de la frégate, nous nous disposons à entrer dedans. Nous entrons sous nos huniersVoile carrée du mât de hune., toujours en sondant et trouvant de 18 à 20 brasses d'eau. Tout à coup la frégate a franchi de plus de 5 pieds ; aussitôt nous avons amuré les basses voiles, bordé et hissé les perroquets, masqué partout, en moins de 20 minutes nous avons été parés.La manœuvre consiste ici à ramener les grandes voiles basses et hisser les perroquets qui surmontent les huniers en les ajustant pour que le vent les frappe sur leur face antérieure, cette manœuvre permet d'arrêter le navire. Nous avons resté 12 jours dedans sans sortir et nous avons vu pour tout habitant des cerfs et des caribous. Sur le sommet des montagnes, l'eau est aussi salée que la mer même. Nous quittons cette malheureuse terre le 6 décembre 1837 pour continuer notre route vers le sud. Le 12 au soir nous mouillons à Mazette l'AutMazatlán, Mexique.. Ne trouvant rien, nous faisons voile le 18 toujours du même côté. Nous touchons à SemblasseSan Blas, Mexique. le 21 ; là nous faisons de l'eau à volonté et un peu de farine ; nous levons l'ancre le 27 au soir et nous continuons notre route au sud. Le 8 janvier 1838 nous mouillons à CapulooAcapulco, Mexique., ville du Mexique.
Nous mettons à la voile le 23 du même mois, faisant toujours route du même côté. Le 24 janvier 1838 nous sommes à la vue de l'île de Pâques. À 6 heures du matin, la vigie crie qu'on voit des pirogues devant nous ; aussitôt nous carguons nos perroquets et nos basses voiles pour les espérer ; quand ils sont venus à 3 ou 4 longueurs de frégate, deux femmes sont précipitées dans la mer pour venir à notre bord, nous avons mis en panne aussitôt. Les deux femmes ont croché la ligne de loque et on les a rallées à bord toutes nues comme des vers. Nous leur avons présenté du pain et du vin, mais elles n'ont pas voulu en manger du tout. Nous leur avons fait voir une glace, elles ont regardé dedans, mais elles croyaient que c'était une figure qui était gravée de l'autre côté et faisaient des grimaces comme des fous, elles sautaient comme des macaques ; elles n'étaient pas folles, mais elles étaient entièrement sauvages.
Nous avons éventé de nouveau et nous quittons les pirogues. Dans peu de temps les sauvages faisaient des signes ... d'arrêter la frégate. Les hommes arrivent à bord aussitôt avec des bananes et des pommes de terre en quantité ; on leur a donnée des clous et des couteaux et ils sont partis pour retourner à terre. Nous faisons toujours le tour de l'île. Vers 4 heures de l'après-midi, la vigie crie : deux hommes à la mer ; on a aussitôt mis en panne et mis une embarcation à la mer pour aller sauver les deux hommes ; note qu'il y avait deux grandes lieues pour venir de terre à bord, et qu'ils avaient chacun plus d'un boisseau de pommes de terre avec eux pour faire des échanges à notre bord ; on leur a donné à chacun un petit couteau et ils ont reparti de suite pour retourner à terre. Nous continuons notre trajet sans nous arrêter pour les hommes qui, à chaque moment, étaient le long du bord. Vers 7 heures du soir, nous quittons les sauvages. Vers 7 heures ½ du soir, on aperçoit 4 ou 5 hommes au devant de nous ; il y avait deux lieux ½ au moins de terre à bord. Nous dirigeons notre route vers Valparaiso, nous y mouillons le 18 mars 1838. Nous en repartons le 28 avril pour Lima, pour notre deuxième fois. Nous arrivons le 10 de mai même année. Nous en partons le 1er juin pour Cette espace laissé vierge dans la transcription originale suggère que le nom de la destination a été oublié par le narrateur. La Vénus se dirigeait vers Paita à l'extrême nord du Pérou (écrit Payta dans le rapport de Du Petit-Thouars). Bolivie.
Nous y mouillons le 6 juin, nous en repartons le 17 même mois pour les îles Gallapagos, dont une sur 15 est habitée seulement par 8 personnes. Nous arrivons le 25 juin à l'île Saint-Charles qui se trouve droit sous l'Équateur. Nous en repartons le 3 juillet et nous restons pendant 15 jours à louvoyer dans les îles sans découvrir aucun vestige d'habitants. Nous quittons ces îles le 18 même mois pour nous diriger vers les îles Marquises, toujours en éloignant l'équateur. Nous y arrivons le 4 août 1838. C'est sans contredit les plus grands hommes du monde. Le plus petit de ces îles était plus grand et plus fort que le plus grand d'à bord de la frégate ; ils sont tous nus comme des bêtes sauvages, ils s'entre font la guerre et quand ils peuvent s'entre attraper, ils s'entre mangent comme si nous mangions une pomme. Nous avons mouillé à l'île Christine,Il s'agit de l'île de Tahuata nommée ainsi par les espagnols lors d'un expédition de colonisation en 1595 commandée par Alvaro de Mendaña. tout au plus à 20 brasses de terre et nous n'avons pas pu étaler par les rafales. Le lendemain nous sommes venus de nouveau et nous avons perdu une ancre de bossoire,L'orthographe correcte est bossoir. qui a fait que nous avons fait de l'eau à la voile. Nous y avons débarqué deux prêtres pour instruire les habitants de leur religion.
Nous avons quitté l'île Christine pour aller reconnaître la position des autres îles. Le 9 au matin nous avons fait route pour NoulouricaProbablement l'île de Nuku Hiva., nous restons jusqu'au 22 à louvoyer dans l'île sans découvrir aucun récif ni banc. Le 22 au soir, vers 6 heures ½ du soir, nous faisons route sur l'île MakahouliLe récit de Du Petit-Thouars fait mention de l'exploration d'une île indiquée sous le nom de Tiburones non mentionnée ici. Il s'agit peut-être de l'île de Motu Iti, le banc dont il est fait mention dans la suite du récit serait le banc de Lawson ? qui se trouvait devant nous environ à 18 milles de distance. Nous avions les bonnettes haut et bas et tribord et babord. Nous filions 9 nœuds ½. La vigie crie qu'on voit le fond. On a sondé aussitôt et on a trouvé que 31 pieds d'eau ; aussitôt on a rentré les bonnettes partout, cargué et serré les perroquets et les cacatoisVoiles au-dessus des perroquets., cargué les basses voiles et pris deux ris dans les huniers, pour venir au plus près. Quand nous avons été établis, on a sondé de nouveau et on a trouvé que 25 pieds d'eau et nous en calons 23 pieds ½ ; nous sommes venus reconnaître la position du banc le lendemain matin. Le 24 nous quittons les îles Marquises pour nous diriger vers Tahiti toujours sous la ligne, nous y arrivons le 28 août vers midi après avoir traversé tout l'archipel dangereux où nous avons été obligé de prendre bien des précautions par rapport aux bancs de corail qui se trouvent tous montés à fleur d'eau dans ce temps-ci. À chaque moment nous étions obligés de changer de direction par rapport aux récifs. Il s'y est trouvé au moment de notre passage une si grand quantité de brume qui mettait notre position périlleuse. Le lendemain de notre arrivée à Tahiti qui était le 1er septembre 1838, grands préparatifs de guerre pour une insulte faite au pavillon français et pour avoir poignardé plusieurs Français et Américains. Nous avons sommé la reine du pays à une somme de Non précisée. et à reconnaître le pavillon ou nous allions mettre toute l'île à feu et à sang. On leur a donné trois jours de délai. Au bout des trois jours, le commandant a envoyé un officier chez la reine pour savoir la décision, et nous étions parés à faire feu sitôt le retour de l'officier suivant ce qu'il rapporterait. Mais la nation a consenti à rançonner 50.000 piastresLe récit de Du Petit-Thouars fait mention d'une somme de 2 000 piastres fortes d'Espagne réclamée à la reine et que celle-ci a versé 125 onces en or. pour les insultes faites et à reconnaître le pavillon français. Nous leur avons donné de la poudre pour faire un salut en hissant le pavillon français.
C'est le pays où nous avons trouvé le plus de rafraîchissements ; pour un morceau de biscuit on pouvait avoir un grand panier d'oranges grosses comme un bol d'un litre. Il y avait des porcs en quantité.
Nous avons arrangé toutes les affaires pour notre départ qui a été le 16 septembre 1838. Nous dirigeons notre route vers l'archipel du Saint-EspritPeut-être qu'il s'agit des îles de Cook., de là vers la Nouvelle Zélande où nous avons arrivé le 12 octobre 1838.
C'est sans contredit dans la Nouvelle Zélande que sont les plus vilains habitants de la terre, ils sont tous tatoués, autrement dit gravés. Ils se font des coupures sur tout le visage et ils écrasent de l'ardoise qu'ils mettent dans les coupures, pour que ça reste noirEst décrit ici le tatouage au visage des maoris appelé moko (ou tā moko), qui est méprisé par les colons qui le décrivent comme « l’art du diable ».. Ils sont entièrement anthropophages, ils ne vivent que de poisson. Il n'y a pas d'autres animaux que des porcs et des poules. Nous y avons trouvé un évêque, qui est venu à notre bord, il y a dit la messe le jour de notre départ. Les sauvages venaient à bord par bandes de 60 à 80, même 100. Ils nous ont fait voir leur guerre, c'est affreux à voir.
Nous quittons ces îles et ces sauvages habitants le 11 novembre 1838 pour nous diriger vers PontanibeyIl s'agit de Botany Bay qui était improprement utilisé en France pour désigner Sydney, cette baie au sud de Sydney fut primitivement choisie pour installer la première colonie pénitentiaire. La Vénus mouilla bien dans Sydney Cove et non pas dans Botany Bay., Nouvelle-Hollande. Nous y arrivons le 24 du courant. Nous avons fait des vivres pour le reste de notre campagne, et rétabli la frégate pour s'apprêter à doubler le Cap sud.
Nous partons de Pontanibey le 18 décembre 1838 pour doubler la terre de Van-DiémenNom utilisé par la plupart des Européens pour désigner l'île de Tasmanie jusqu'en 1856. ou le Cap sud. Nous arrivons au bout du cap le premier janvier 1839 au matin. Le soir nous avons été pris de si grand vent que pour le 1er de l'an nous avons mis à la cape deux jours sous notre trinquette seulement. Nous avons mis 55 jours pour faire 245 lieues et nous avons fait bien des avaries. Ce n'est que le 4 mars 1839 que nous sommes arrivés à BourbonÎle de La Réunion. au bout de 70 jours de traversée. Il y avait 28 jours que nous étions réduits à deux quarts d'eau par jour. Nous repartons de Bourbon le 9 mars à 8 heures du matin pour Falssebey, cap de Bonne-EspéranceLa baie False, en anglais False Bay.. Arrivés à Falssebey le 29 mars à midi, nous avons rétabli la frégate et nous avons parti de Falssebey, cap de Bonne-Espérance, le 28 avril pour Sainte-Hélène. C'est là que les hommes étaient bien gardés. Ce n'est que le 5 mai que nous arrivons à Sainte-Hélène. Le 8 mai nous en repartons. Le 10 même mois, en route pour la France ; nous touchons en passant à l'île de l'Ascension pour prendre des tortues. Nous avons pris connaissance des Açores et nous sommes arrivés à Brest le 24 juin 1839.
Nous n'avons perdu que 9 hommes par maladie et aussi deux de plusDu Petit-Thouars fait mention de la perte d'un seul homme par accident et de six en tout par maladie ou désertion., 3 autres hommes gravement blessés dont un a tombé des grands haubans, un autre en travaillant sur le beaupré et le troisième est tombé de la hune de misaine.
Fin du voyage autour du monde, fait par la frégate « la Vénus » commandée par Monsieur de Petitois dans les années 1836, 1837, 1838 et 1839.
Fait par moi, sur mon lit, dans l'hôpital, dans la frégate
Carte intégrale du voyage
Compléments
Notice biographique de Charles Nicolas Lepeley
Charles Nicolas Lepeley est né le 11 mai 1815 à Barfleur, il est le quatrième enfant d'une fratrie de 11. Son père Nicolas Robert Lepeley est originaire de Néville et sa mère Marie Anne Lerichebec de Montfarville. Il commence sa carrière de marin le 21 avril 1827 sans avoir encore 12 ans comme mousse sur le navire de pêche Le Saint-Jean. Il devient novice le 11 août 1832, puis matelot au commerce le 17 août 1833 avant d'être patron pêcheur en avril 1834 successivement de L'Aimable Victoire, de La Charlotte Victoire puis du Charles Clément. Il est incoporé le 21 août 1839 dans la Division de Cherbourg.
Il a 21 ans au départ de la frégate la Vénus pour son tour du monde et 24 ans à son retour. Il est embarqué comme Matelot de 3e classe de la division de Cherbourg 4e, Compagnie permanente qui armait la division avant de la batterie et manœuvrait le mât de misaine. Il s'agit du plus bas niveau hiérarchique des marins à bord avant les apprentis et les mousses. Au 1er janvier 1838, il est nommé matelot de 2nde classe et le 1er janvier 1839 matelot de 1ère classe.
Son dossier conservé au Service historique de la Défense (cote MV CC7 alpha 1534) révèle que le 20 juillet 1839 il réclame une pension de retraite pour infirmité résultant d'une chute qu'il a faite le 3 mai 1839 à bord de la frégate La Vénus. Cette chute non mentionnée dans le récit a eu lieu deux jours avant l'arrivée du bateau à Sainte Hélène sur la route du retour. Le chirurgien major de la frégate témoigne le 8 juillet 1839 de sa chute : « descendant de la hune de misaine où il avait été envoyé par ses chefs, il tomba des haubans de misaine sur une canonade. Cette chute détermina une forte contusion à la hanche gauche, la paralysie du rectum et de la vessie et un affaiblissement considérable des muscles adducteurs de la cuisse. Il persiste des symptômes de l'inflammation de l'articulation coxo fémoral et une débilité musculaire qui portent à penser que le marin est, au moins, impropre au service pour plusieurs mois. » Le capitaine note lui que « le marin a une bonne conduite, qu'il est zélé pour son service et bon matelot ».
Résidant à Cherbourg, il est admis à la retraite le 18 mars 1841, après avoir servi du 21 avril 1836 au 22 juillet 1839. Son infirmité est reconnue incurable et équivalente à la perte de l'usage d'un membre. Le jeune marin est forcé de renoncer à toute espèce de navigation en pouvant se soutenir qu'à l'aide d'une béquille à main. De surcroit son père et son jeune frère Isidore ont péri en mer dans un ouragan le 21 décembre 1837 étant embarqués sur le bateau de pêche le Saint-Thomas et son frère ainé Jean est péri en mer lors d'un coup de vent le 1er décembre 1838, ainsi son état d'indigence est reconnu.
Il se marie le 17 octobre 1842 avec Marie Anne Auvray. Lors de son mariage il est déjà pensionné de la marine. Sa femme donne naissance à 6 enfants dont la dernière est née quelques mois après la mort de Charles Nicolas le 23 juillet 1859 à l'âge de 44 ans. Il laisse 2 filles vivantes et 3 garçons orphelins de père. Les trois frères sont représentés sur l'aquarelle peinte par Henri Mauprat (pseudonyme d'Henri Chardon) en 1902 conservée par ma famille.
Notice biographique d'Abel Du Petit-Thouars
Abel du Petit-Thouars est né le 3 août 1793 à Turquant en Maine-et-Loire et est mort le 16 mars 1864 à Paris. Il descend d'une famille de la noblesse du Poitou et de Touraine. Il atteint le grade de capitaine de vaisseau lors du commandement de la frégate la Vénus. Il est à son retour promu contre-amiral et est missioné pour prendre possession des îles de la Société dont Tahiti et des Marquises. Il fut également député conservateur et légitimiste de 1849 à 1851 et finit sa carrière vice-amiral de la marine.
Mission de la frégate la Vénus
L’objectif principal du voyage de la frégate la Vénus commandée par le vice-Amiral Du Petit-Thouars confié par le ministre Rosamel de la marine et des colonies était double : protéger l'intérêt général du commerce et l'intérêt particulier de la pêche à la baleine (cachalot). En effet le ministre demande à Du Petit-Thouars « de se rendre successivement dans les divers parages que fréquentent les navires employés à la pêche de la baleine, afin de leur porter secours et protection, d’étudier les diverses questions qui se rapportent à l’exploitation de cette industrie... ». Au delà de ces visées économiques, la frégate accueille plusieurs scientifiques même si aucune obligations en la matière ne lui sont imposées, mais il apparaît aussi évident que l’emploi d’un tel navire, avec ses 52 canons et plusieurs centaines de membres d’équipage marins et officiers, poursuivait aussi un objectif diplomatique voire impérialiste, en affirmant la présence française dans le monde entier. Dans son introduction à la relation de ce voyage, Du Petit-Thouars indique avoir cherché à « montrer d’une manière digne de la France, le pavillon national dans tous ces parages où il avait été vu si rarement ». Le ministre l'ayant exhortait à mettre « tous ses soins à lier avec les autorités et les habitants des relations amicales, et à donner une idée avantageuse de la puissance de la France et des intentions bienveillantes de son gouvernement ».
Le récit de ce voyageLe récit est publié en 10 tomes de texte et 4 atlas.
commence à être publié quelques mois seulement après le retour de la frégate en France. Voyage autour du monde sur la frégate La Vénus pendant les années 1836-1839 comporte finalement 10 tomes de texte et 4 volumes d'atlas (pittoresque, hydrographique, botanique, zoologie) publiés entre 1840 et 1864. On y retrouve « des travaux hydrographiques, dont l’importance pour la navigation est incontestable », un atlas pittoresque aux vues « si utiles pour faciliter la reconnaissance des mouillages et des côtes peu connues…[et aux] costumes représentés avec une grande fidélité » et des lithographies de mammifères, de minéraux, de végétaux et d’oiseaux.
Notes sur la Vénus
La Vénus est une frégate de 52 canons type Vénus construite à Lorient à partir de 1820. Elle est mise à flot le 12 mars 1823 et participe la même année à la bataille du TrocadéroBataille qui donnera son nom à la place et au palais parisien. à Cadix. Elle participe ensuite à diverses campagnes au Sénégal, aux Antilles et à Saint Pierre-et-Miquelon. En 1830, elle participe à l'expédition d'Alger, qui entraînera la conquète de l'Algérie. Refondue en 1824, elle effectue de 1836 à 1839 le présent voyage autour du monde. Elle servira ensuite comme bateau-école pour les apprentis canonniers à Toulon (1840-41), avant d'être condamnée en septembre 1846, elle sert alors de ponton-dépot de charbon à Gorée sous le nom d'Utile.
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